ARTEMIS

 

Il se réveilla un jour d’hiver.


Autour de lui s'étendait une forêt de sapins couverts d’un blanc duveteux et immaculé.
Il était assis dans une sorte de charrette tirée par des chevaux.
À ses côtés, se trouvaient trois hommes, qu’il n’avait jamais vu de sa vie.
Ils étaient plutôt moroses, portaient des vêtements sales et paraissaient peu sympathiques, mais sans se faire attendre, l’un d’eux lui adressa la parole, lui déclarant qu’il avait dormi longtemps, mais que le voyage était bientôt terminé.
Sans savoir comment s’était-il retrouvé là, il comprit la nature du prochain arrêt en apercevant entre le feuillage des arbres la silhouette d’un village.
Ils passèrent la porte de celui-ci, et il découvrit une bourgade pittoresque, dont les maisons de pierre à toit de chaume évoquaient quelque chose de moyen-âgeux.

Des montagnes aux cols blancs régnaient, majestueuses, sur toute la vallée.
Le cocher de la charrette arrêta son convoi près d’une petite muraille.

Une femme et un homme avancèrent à la rencontre des quatre voyageurs.

La femme sortit un bout de papier duquel elle récita un à un les noms de ses compagnons de voyage.

Chacun leur tour, ils descendirent.

Lorsque vint son tour, la femme le dévisagea longuement, avant de se tourner
vers son compère.
«Lui, je ne le connais pas, dit-elle. Doit-on le compter avec les trois autres?»
«Oui, répondit-il, à voix basse. Puis plus haut, dans sa direction , il interrogea, inquisiteur :
«Vous, là-bas. Qui êtes-vous? D’où venez-vous?»

 

C’est ainsi qu’il découvrit son propre corps.


Il avait l’apparence d’un homme de taille moyenne, à la chevelure de boucles dorées,aux yeux d’un bleu de glace. Il était vêtu de haillons au moins aussi sales que les vêtements des trois autres. Il ressemblait beaucoup à l’homme qui daigna lui adresser la parole dans la charrette il y a quelques instants.


C’est au pied de cette muraille, au terme d’un voyage dont il ne connaissait ni le départ, ni la destination, devant d’inconnus habitants d’un village perdu au milieu d’une montagne gelée, qu’il se donna naissance.

* * *

Héritier d’un corps par défaut, il savait déjà à quoi ressemblerait le corps de son rêve.
Il se sculpta grand, se chargea d’une musculature saillante. Il tailla ses oreilles en pointe.
Il revêtit une peau dorée. ll donna un rose très pâle à ses cheveux gominés en arrière, coupés ni trop longs, ni trop courts.
Puis, il donna forme à son visage.
Une mâchoire carrée,
des sourcils sombres,
un nez parfaitement droit,
des pommettes hautes,
des lèvres qui appellent un baiser.
La pousse d’une barbe naissante, et un tatouage inscrit au dessus de l’œil gauche clôturèrent ce long moment qu’il avait passé à se sculpter lui-même.
En se regardant longuement, à droite, puis à gauche, il réalisa qu’il était d’une beauté absolument parfaite.
Incapable de choisir une couleur pour ses yeux, les jugeant toutes aussi belles les unes que les autres, il décida simplement de se donner des yeux d’aveugle.
Alors qu’un regard perçant ne peut voir que devant lui, ce blanc laiteux sans pupille paraissait embrasser la réalité toute entière.
Pour accentuer ce regard si particulier, il maquilla des arcades aux pommettes un noir de charbon, comme si un feu lui avait fait perdre la vue.
Ainsi terminé, il se regarda de plein pied. Musclé, charmant, presque déjà chargé d’une histoire, il était prêt à commencer son vrai voyage.
Il était toujours posté devant son petit muret, le soleil dans le ciel avait gardé la même position qu’il y a une heure, l’homme qui l’avait appelé et la femme au parchemin se tenaient toujours devant lui.
C’est alors que, comme si d’un coup, le temps reprenait son cours, la femme lui demanda son nom.
 

Il se donna le nom d’Artemis.

* * *

Son séjour au village fut très court. En réalité, après un funeste événement, il était complément détruit, et tout ses habitants étaient morts.
Artemis avait retrouvé son interlocuteur de la charrette, du nom de Ralof, et tous deux convinrent de partir ensemble.

Après quelque rapide échange, Artemis imagina l’histoire de cet homme, impatient de retrouver sa sœur dans le village voisin. Celui-ci l’invita
gentiment à le suivre pour y passer la nuit. Artemis, non content de faire des rencontres, accepta, et tous deux entamèrent leur chemin ensemble.
C’était une magnifique journée. Les fleurs des montagnes s’épanouissaient dans des couleurs chatoyantes, desquelles s’échappaient parfois des papillons d’un bleu éclatant.
Les feuilles des arbres frétillaient, balancées nonchalamment sur leurs branches par une douce brise, caressées par la chaude lumière du soleil, très bienvenue en cette région glaciale.

Un lac brillait au loin, enlaçant une colline rocailleuse sur laquelle étaient perchées des ruines d’un autre temps.
Ralof, bizarrement, ne pouvait marcher. Il ne faisait que courir, en s’arrêtant régulièrement, jetant des regards derrière lui, attendant qu’on le rejoigne. Artemis, perplexe, continuait d’admirer le paysage alentour, mais devant la précipitation de son ami, et craignant que la fugue de celui-ci ne le fasse courir trop loin et donc de perdre de vue son guide, décida a contrecœur de lui emboîter le pas, et entama une course, tout nouveau-né qu’il était, dans ce nouveau monde.
La nuit tomba à leur arrivée dans le prochain village. Deux heures seulement s’étaient écoulées depuis le réveil d’Artemis dans la charrette. Sachant que le soleil était resté immobile dans le ciel alors qu’il se donnait naissance, et qu’il y avait passé au moins une demi-heure, cette journée lui semblait à la fois très courte et extrêmement chargée.

La sœur de Ralof était une femme très douce. Elle résuma rapidement sa vie, la scierie dont elle et son frère étaient les propriétaires, et de la guerre civile qui faisait rage dans cette région.
Après une courte conversation, Artemis pris congé d’elle et décida d’aller faire le tour du village.

* * *


Peuplé majoritairement de ce qui devait être des paysans, le village comptait une auberge, la scierie de Ralof et sa sœur, un petit marché, et de quelques maisons.
Artemis, ce soir-là, alla à la rencontre de tout le monde, et étrangement, personne ne le rejeta. Chacun se contentait de lui répondre en racontant des anecdotes de leur existence.
Artemis remarqua qu’il ne pouvait parler.
Tout à l’heure, alors qu’un loup l’attaquait, il s’est entendu pousser un cri de douleur. Mais c’est tout ce qu’il apprit de ses capacités vocales. Lorsqu’il communiquait avec les autres, c’était toujours de façon écrite.
Il passa donc son temps a écouter les habitants, qui n’hésitaient pas à lui demander des choses impensables, comme récupérer un objet perdu au milieu de dangereuses ruines, ou d’aller tuer celui-ci ou celui-là. Le pire dans tout ça, c’est qu’Artemis se sentait obligé de le faire, alors il acceptait, quitte à faire des promesses qui ne seront jamais tenues.
Toujours errant dans le village, il se décida à pousser la porte de la taverne.
C’était très surprenant de voir des gens danser tous de la même façon, pas du tout synchronisés, en buvant des chopes vides. Leur danse peu régulière induisait quelque état d’ébriété, mais lorsque Artemis leur adressait la parole, ils redevenaient complètement sobres, la chope vide disparaissant aussitôt de leur main.
Artemis décida ensuite de manger et de boire quelque chose. Après une brève transaction avec l’aubergiste, il ouvrit son sac pour y découvrir un morceau de pain, du fromage et de l’hydromel fraîchement acquis.
Mais alors qu’il s’apprêtait à déguster un bon repas, il réalisa avec tristesse que ses vivres disparaissaient aussitôt qu’il les touchait. Il se savait aussitôt nourri et désaltéré, mais il ne connut pas le goût de sa nourriture.


Lassé de toutes ces bizarreries, il décida de faire un dernier tour dehors admirer la vallée.

Théo Chikhi © 2020